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Figures du passé

Alet : un inventaire épiscopal

Écrit par Administrateur. Posted in Figures du passé et personnalités

 

Alet : Un inventaire Episcopal

 

                                                                                                                                                                      Ecrit par Michel Azens le 17 /02/2018

 La petite cité d’Alet dans le département de l’Aude est déjà connue à l’époque Gallo-Romaine pour ses sources d’eaux minérales ainsi que pour sa célèbre cathédrale ruinée se distinguant au centre de la cité et bordée par la rivière Aude, mais également pour son ancien évêché dont l’Histoire conserve la mémoire de certains prélats illustres tels Mgr Pavillon. Ce sont les Romains, appréciant la situation exceptionnelle du lieu et prisant fort ses sources thermales qui nommèrent cette contrée Electus en guise d’endroit choisi, privilégié.

L’abbé Lasserre[1] à qui l’on doit parmi les plus belles pages écrites sur le lieu ne disait-il pas qu’elle apparaissait « posée comme une corbeille de fleurs dans une délicieuse vallée ? » Aujourd’hui, l’on sait que l’antique bourg nommé Pagus Electensis était bâti sur la colline dominant les sources thermales. C’est vers 450 que des moines vinrent s’installer ; il est possible comme il est rapporté que le lieu abritait un antique Fanum dédié à Diane. L’on sait également que Charlemagne est venu dans le Razès  combattre ces Sarazins avec leurs hordes dévastatrices. En tout cas l’abbaye avait pris une réelle importance en l’an 796  pour voir les moines reconstruire les fortifications sous le règne de Béra I comte du Razès. En l’an 1059 le Pape envoya un fragment de la Vraie Croix en signe de reconnaissance de sa protection. Puis ce fut la croisade contre les albigeois qui entraina la disparition du monastère. De la construction de l’Eglise Romane d’Alet au XI ème siècle à la création de l’évêché d’Alet en 1308 que d’évènements se sont déroulés… L’Histoire retiendra en ce qui concerne notre sujet que se succédèrent pas moins de trente-cinq évêques, le premier à porter la mitre étant Barthélémy en 1318, le dernier Charles de la Cropte de Chantérac nommé en 1763. Mais si l’on connait la chronologie ainsi que les évènements s’étant déroulés aux différentes périodes, rares sont les témoignages nous enseignant sur les usages de nos ancêtres, leur train de maison, leurs domestiques, leur mobilier et leur fortune…

 C’est d’un inventaire dont nous allons parler, document de première importance pour qui veut s’enquérir de la vie et de l’état des biens de la personne concernée et de sa succession. Et cet inventaire est remarquable car s’agissant de celui de Joseph-François de Bocaud (1684-1762) avant dernier évêque et comte d’Alet. Conservé aux archives de l’Aude et communiqué en son temps par Doisnel, ancien archiviste, aux membres de la Société des Arts et Sciences de Carcassonne qui l’ont publié 150 ans plus tard. Ce voyage dans le temps à l’intérieur d’une maison épiscopale nous renseigne d’une manière très détaillée sur l’état exact des biens au moment de la succession et de leur valeur estimée.

 L’abbé de Bocaud issu d’une famille de robe de Montpellier fut nommé à Alet le 17 octobre 1723 en remplacement de Jacques Maboul ; sacré le 11 juin 1721 dans la chapelle du séminaire de St-Sulpice par, l’archevêque de Narbonne, M. de Beauvau. Comme il est mentionné dans le mémoire, Mgr de Bocaud devait passer près de quarante années dans son modeste évêché et son épiscopat n’offre aucun trait saillant et n’a pas d’histoire. Il n’a donc rien écrit ni légué à la postérité, mais en fin lettré, il se constitua une riche bibliothèque dont nous est parvenu un précieux relevé. Il mourut dans son palais le 12 décembre 1762 à 79 ans, la 39 è année de son épiscopat, et fut enterré dans le chœur de la cathédrale St-Benoit. Un mois après la pose laborieuse des scellés, ils furent levés et put commencer cet énorme inventaire qui dura près de 4 mois du 17 janvier 1763 jusqu’au 28 avril. Après avoir vendu les quatre vieux mulets, le cheval, les litières et le harnais ainsi que toutes les denrées on put régler les comptes des 3 laquais et du valet, du personnel de cuisine et autres domestiques, assez nombreux, pour un total de 1230 livres. Les deux muletiers de l’évêque, le laveur d’écuelles et la seule femme de la maison, couturière et lingère furent remerciés à leur tour pour un montant total de 258 livres. Ne furent conservés que le portier et le jardinier préposé à l’entretien de l’orangerie « objet précieux et considérable » A la tête de cette domesticité jugée fort modeste pour le temps était le sieur Duvillard intendant et maître d’hôtel avec de forts gages de 400 livres. Ni équipages, ni carrosses, le vieil évêque infirme ne se déplaçait qu’en litière au nombre de deux et en piteux état d’ailleurs, estimées à 240 livres. Après avoir revu à la baisse les prétentions excessives du sieur Captier chirurgien qui s’occupa du malade, on  s’occupa de vider les greniers de l’évêché des provisions considérables qu’il contenait. Et il y avait de quoi tenir un siège ! 388 livres de lard salé, dix pièces de petit salé, 5 jambons de Bayonne, 300 poires d’hiver, ainsi commence l’inventaire des vastes réserves, et on ne risquait pas de mourir de soif avec pas moins de vingt-huit tonneaux de bon vin et pour conclure avec une armoire remplie à ras-bord de confitures sèches pour une somme estimée à 218 livres…

  Il serait long et parfois fastidieux de reproduire ce document,[2] aussi nous avons choisis de consacrer les plus larges lignes d’abord à l’orfèvrerie et aux bijoux de l’évêque, à son argenterie et en deuxième partie à sa bibliothèque impressionnante pour l’époque…

 Lors de la séance du 22 janvier apparut le sieur Durand, orfèvre de Limoux nommé par le juge mage pour faire l’expertise des bijoux et de l’argenterie du vieil évêque. Dans l’armoire gérée par le valet de chambre qui en avait la garde, on trouva :

  «  Une montre d’or avec un cordon de soie rouge et un petit cachet de cornaline garni d’or, le tout estimé par le sieur dit Durand, expert priseur à la somme de quatre-vingt-dix-livres. »-« Plus deux bagues d’or, dont l’une en améthyste et la seconde en grenat estimées par le susdit priseur vingt-quatre-livres. – « Plus deux croix pectorales et une paire boutons de manches, le tout en or, pesant trois onces un gros et demi estimées par le susdit priseur à raison de quatre-vingt livres l’une à la somme de deux cent cinquante-cinq livres. – « Plus une boite d’écailles doublée et garni d’or estimée par le susdit priseur à la somme de deux cent livres. – Plus un bassin à barbe avec deux étuis à savonnettes, le tout argent pesant cinq marcs six onces estimés par le susdit priseur à raison de quarante-huit livres le marc à la somme de deux cent soixante-seize livres. – « Plus une théière d’argent pesant deux marcs quatre onces estimée par le sieur priseur à cent vingt livres. – « Plus une bourse de velours cramoisi contenant quatre-vingt-dix-neuf  jetons d’argent pesant quatre marcs demi once estimés par le led. Priseur à la somme de cent quatre-vingt-quinze livres. – « Plus un bénitier en croix et un cachet aux armes du feu seigneur évêque le tout d’argent pesant sept onces deux gros estimés par led. priseur quarante-trois livres six sols. – « Enfin, un cordon de croix (pectorale) à fil d’or estimé par led.priseur à une livre dix sols. »

 Dans le buffet de l’office fut procédé à la levée des scellés. Il contenait l’argenterie qui se révéla incomplète ; en effet il manquait la vaisselle plate. Cuillers, couteaux, écuelles, salières, sucriers, moutardiers, portes mouchettes, flambeaux, cafetières diverses et pinces à sucres sans compter un bassin d’église avec accessoires (faisant plutôt partie de la chapelle) ont été évalués à 4707 livres, somme modeste comparée aux treize mille livres de l’argenterie de Bossuet… Il apparut après enquête qu’une partie aurait été revendue à la Monnaie de Toulouse par l’évêque-sans savoir pourquoi- à l’instigation du neveu, Mr d’Urban, et de la nièce du prélat qui semblent avoir joué un rôle des plus troubles dans cette affaire…

 Pour en terminer avec l’inventaire de ces valeurs, citons « Une crosse en vermeil, pesant onze marcs une once, estimée à raison de cinquante livres le marc, la somme de 556 livres 5 sols, un calice de vermeil avec sa patène, pesant quatre marcs, deux onces, estimé 210 livres 10 sols, un autre calice d’argent avec sa patène, deux crémières deux burettes et un petit bassin, pesant ensemble sept marcs, estimés 354 livres. »

 Puis ce fut au tour des nombreux ornements, chasubles diverses et étoles finement brodées dont certains de grandes valeur- « Comme deux bas de soie de Paris à une croix brodée en or sur le devant » et autres raffinements propres à satisfaire le goût des ors et décors des grands pontificaux en déplacement de l’époque…

 Comme il a été énuméré, que ce soit l’orfèvrerie, voire l’argenterie du vieux prélat étaient bien loin de constituer des sommes conséquentes de cette succession et il semblerait que la riche bibliothèque constitue à elle seule un pourcentage très important de celle-ci… Aussi dirigeons nous dans les appartements et tout en admirant le beau mobilier et les tableaux, suivons le Juge Mage, le Procureur du Roi et le représentant des économes généraux qui après une pause méritée se retrouvent pour examiner la riche bibliothèque de Mgr de Bocaud dont il n'est pas certain qu'il ne subsiste plus de traces aujourd’hui…

                                                                                                                                                                Fin de la première partie

 

 

 

 

 



[1] Recherches historiques sur la Ville d’Alet, par Mr l’abbé J.T Lasserre Impr nouv ; J. Parer 1877.

[2] Registre in folio relié en parchemin composé de 551 pages –Verbal de scelles et inventaires des meubles de et effets délaissés par feu messire de Bocaud, évêque et comte d’Alet-