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Chroniques et légendes

Noêl à Sougraigne - Aude

Écrit par Administrateur. Posted in Chroniques et légendes


Une nuit de Noêl à Sougraigne

 "… Mais Pierre a pris la parole et il conte maintenant l’histoire du Baron de Bouisse qui en son temps avait fait tuer les louveteaux qu’il avait adoptés : devenus adultes, ils le suivaient partout... Jusqu’au jour où un vieux paysan le mit en garde contre ceux-ci, prétextant qu’ils finiraient par le dévorer. Aussitôt, le Baron avait jeté son manteau à terre et les deux loups sous son regard effaré mirent en pièce le vêtement. Il les fit tuer céans, satisfaisant ainsi le paysan roublard. Marie aime bien les histoires de Pierre, il conte si bien, et puis, quelle mémoire il a… Promis ! Il les apprendra toutes à son fils, tout comme il les tient de son regretté père qui les tenait de son grand-père, ainsi le veut la tradition...

Le curé se lève, car il doit aller à l’église se préparer ; alors qu’il s’éloigne le dos courbé dans la neige qui a recommencé à tomber sur le village, Marie part allaiter le petit pendant que Félicie fait chauffer de l’eau dans le pairolo ; toutes les femmes font ça la nuit de Noël. Comme préparer les drapets, les petits langes pour l’enfant-Jésus. Cette nuit-là, on ne file pas, la Vierge s’en charge en cousant les langes... la tradition sera respectée, comme de porter le petit espertin, le petit pain rond avec un jaune d’œuf dessus : ce sont les bergers qui les apporteront au moment de l’offerta, en guise d’offrande à l’Enfant Dieu, à la fin de l’office ; ne dit-on pas que cet acte contribue à protéger les troupeaux ? Et voilà l’heure d’éteindre le feu, on le rallumera tout à l’heure en faisant le resopet, car il est temps de se rendre à la messe ; la cloche vient de retentir, son timbre parvenant assourdi par l’épais manteau qui recouvre peu à peu les ruelles. Les villageois arrivent par petits groupes, les femmes sous leur foulard bien serré, leur épais chandail jeté sur leurs épaules, les hommes à la suite en parlant fort en échangeant des plaisanteries. Tout ce petit monde s’engouffre sous le porche de l’église pour déposer leurs sabots bien alignés le long du mur. Ensuite chacun se signe à sa manière avant de prendre place sur les bancs.

Le petit de la Barthe, fraîchement nommé enfant de chœur, a bien retenu le petit cantique que le curé lui a patiemment appris. De sa voix claire, il entonne celui ci, repris par le petit Séraphin, plus expérimenté que lui... L’office se déroule parfaitement, rythmé par les chants que reprennent en chœur quelques femmes. L’on voit ça et là la vapeur formée par l’haleine des villageois se disperser en volutes vite dissoutes. C’est qu’il fait froid, et ce n’est pas le petit poêle disposé devant l’autel qui suffit à réchauffer l’édifice… Mais ce n’est pas tous les jours que l’on est tous réunis. Tandis que les bergers s’avancent à l’offerta remettre au prêtre l’espertin, celui-ci bénit les petits pains sous les regards des paroissiens émus, après avoir pris le soin de les couper en quatre... Puis il les distribue, et chacun en gardera un morceau qui sera bien utile si une brebis venait à ne pas vêler. C’est que la messe est belle, et même si le sermon était un peu long, les hommes l’ont bien écouté, soucieux de prêter la plus grande attention à ce curé qui fait tant pour eux... Pendant que celui-ci bénit l’assistance, le menuisier sort rapidement pour faire sonner la cloche dont le timbre puissant résonne dans la nuit froide et accompagne les villageois sur le chemin du retour vers leur foyer ; car la soirée n’est pas finie, et les uns les autres de s’inviter par des grands gestes de la main, car chacun veut partager quelque chose en cette nuit pas comme les autres, et puis après tout, les peines de l’année, on veut les oublier et surtout penser aux bonnes choses que réservera l’an neuf... Aussi, comme le cairièr a été soigneusement plié avant le départ pour la messe, on s’empresse de l’ouvrir après avoir fait une bonne flambée. Et on s’attable gaiement pour le resopet afin de déguster le Milhas tiède en y ajoutant un peu de miel.

Puis la parole est donnée aux anciens qui régaleront les plus jeunes avec leurs histoires de jadis. Sur le tard, le maître de maison donne le signal de la fin de la veillée en éteignant la calhel, sous le regard des jeunes, leurs yeux perdus dans les braises et pour certains, leur tête dans les mains, succombant au sommeil après cette longue soirée. Dehors, la lune pleine éclaire de son halo blanchâtre les toits des maisons et une à une les lumières s’éteignent rendant à la nuit les ruelles désertes..."

(Extrait des Pierres de Tonnerre )